Présentation générale
 
 

Vous pouvez vous engager dans cette première partie sans crainte de tomber sur un spoiler indésirable, et si révélations vous trouveriez, vous ne le devrez vraiment qu'à un esprit fou d'avidité.



“Boogiepop Phantom” est l'adaptation en animation de l'univers d'une grande saga de 13 romans (commencée en 1998 et conclue en 2005) signée Kouhei Kadono, et introduisant toujours en arrière-plan le shinigami “Boogiepop”, dieu de la mort de ce monde. À noter que ces romans donnèrent également lieu à la production de deux mangas en 1999-2001.
Les événements relatés dans la série animée se placent ainsi juste après le premier roman "Boogiepop wa warawanai : Boogiepop and others”.
“Boogiepop wa warawanai” ("Boogiepop ne rigole pas") est également le titre que l'on retrouve dans l'animé qui se voit complété de la mention "Boogiepop Phantom". C'est le nom d'un personnage - distinct de celui de Boogiepop - propre à la série animée. C'est pourquoi, le D.A ne reprenant seulement qu'un passage des romans, et en tenant compte de l'hypermythe développé, le personnage de Boogiepop Phantom n'a d'existence que sur un temps très court (même en considérant l'ensemble des événements évoqués dans la série), mais a un rôle central ici.

Tout ce dont on parlera pourra donc se voir comme un chapitre d'une histoire qui en compte beaucoup plus. Une partie de la complexité et des manques de la série vient de cet état de fait.

La série compte 12 épisodes et a été diffusée au début de l'année 2000. C'est donc une série relativement récente, produite par Madhouse et Triangle staff. Takashi WATANABE, qui l'a réalisée, est beaucoup mieux connu pour son incursion dans la fantasy humoristique, puisque c'est aussi le réalisateur de Slayers ou de Lost Universe. Niveau scénario, on retrouve un autre grand nom dans le domaine, Sadayuki MURAI, qui a scénarisé les premiers films de Satoshi Kon (Perfect Blue, Millennium Actress) le film Steamboy, quelques épisodes de Cowboy Bebop, ou bien encore L'Odyssée de Kino.

L'anime est disponible chez Dybex en quatre DVD de trois épisodes chacun, qui ont plus tard été regroupés dans un coffret simple en carton léger. L'essentiel est là puisqu'ils comportent la VF, la VO et des sous-titres français, néerlandais et portugais.

Ce D.A s'adresse à un public mature, pas tant pour une violence visuelle excessive (néanmoins présente mais toujours justifiée) que pour un certain malaise envers des événements très sombres (qui font directement écho à des interrogations existentielles) et surtout à cause d'une trame scénaristique expérimentale et assez difficile à appréhender (c'est pourquoi la mention "plus de 14 ans" est mentionnée sur le dernier DVD)

Ceci dit, voyons maintenant les caractéristiques de cette série vraiment hors normes.

Elle se présente tout d'abord et à première vue comme un thriller d'épouvante (mais épouvante toute relative) dont le propos principal serait le mal-être adolescent.
Tout commence par un rai de lumière, surgi au milieu de la nuit, et dont on va suivre l'impact sur toute une ville, particulièrement sur certains individus, plus réceptifs que d'autres.

Les premiers épisodes donnent le ton, et chacun met en scène un lycéen particulier et sa façon d'appréhender le monde qui l'entoure, en gérant à sa manière ses obsessions, ses frustrations et ses déchirures passées. Ils sont de plus confrontés à d'étranges apparitions telles un dévoreur d'âme, ou encore à des pouvoirs qu'ils ne maîtrisent pas et qui vont plus ou moins les consumer.

Ces situations, et l'épisode, prennent fin à la venue du "dieu de la mort" Boogiepop (que l'on qualifiera également de "shinigami" dans la suite de cet article) et qui leur donne, qui nous donne une interprétation de ce qu'ils viennent (et que nous venons) de vivre. Il dissipe les illusions où tous s'étaient enfermés (nous y compris d'ailleurs) et cela sans concession aucune.

Mais très vite, autre chose se dégage de cette série ; plusieurs personnages ont un rôle à part, qui s'écarte de la "simple" démonstration didactique. Nous rencontrerons ainsi :
* KIRIMA Nagi , une lycéenne rebelle à la poursuite de son passé et des mystérieux événements qui semblent se produire en ville depuis quelques temps.
* MIYASHITA Toka , du même lycée que Nagi (le "Shinyo Institute") qui ne se sépare jamais d'un gros sac de sport, se retrouve toujours au bon endroit et renferme également en elle une des clés de la série.
* Ou encore Manaka dont l'étrangeté, des papillons de lumière et un rôle au premier abord de Deus ex Machina cachent la principale voie à laquelle nous entraîne cette série.
D'ailleurs les 2 premiers protagonistes apparaissent (et nous sont présentés) dans l'opening du D.A.

Les personnages sont donc de véritables fils conducteurs pour le récit, qu'ils soient simples témoins, acteurs d'un soir ou bien héros de l'ombre qui observent tout cela en silence. Une espèce de toile d'araignée les lie, où chacun peut avoir une partie des réponses et des questions, en se nourrissant des autres.

C'est pourquoi celui qui détient l'ultime vérité n'existe pas de prime abord. Il devra se confronter à des événements qui le toucheront aussi et l'entraîneront surtout dans son passé. C'est ainsi même que, sitôt sa quête accomplie, d'autres répercussions et révélations ne le concerneront dès lors plus du tout. .

A vrai dire, le scénario est très complexe, puisqu'on constate que la composante de linéarité de cette série est très faible, même si les épisodes ne sont pas indépendants les uns des autres. C'est à un véritable chassé-croisé que nous assistons, entre passé et présent, entre les personnages, entre les différentes intrigues et entre les différents enjeux, au sein d'un même épisode ou très souvent sur des épisodes concomitants ou éloignés. (des scènes de l'épisode 1 se verront ainsi d'un autre point de vue à l'épisode 11 par exemple)

Il est ainsi très courant qu'une scène clé d'un épisode ne soit qu'un événement anodin dans un autre ; cela parce que le "point de vue" (d'un personnage ou bien même de la caméra qui le capte) change complètement la vision de la scène et permet une mise en abîme assez troublante. Indéniablement, cela tente de nous démontrer que ce que chacun vit, ce n'est pas notre vie, même si de fait, en exploitant toutes les facettes d'une situation, on la vivra plus intensément, et c'est là une des forces de la mise en scène.

Pour continuer sur la mise en scène justement, il faut savoir que chaque épisode est découpé en "scènes". Chacune nous ramène à un lieu ou à un temps particulier, sous l'égide d'un groupe de personnages (généralement une confrontation duale).
C'est une construction assez académique, théâtrale, qui permet néanmoins de s'affranchir, ou plutôt de se jouer élégamment des unités de lieu, de temps et d'action - dans ce contexte d'une vaste pièce de théâtre, qui reprendrait la vie d'une section de fourmilière d'êtres humains - avec l'indéniable avantage de ne pas compliquer encore le récit par des ruptures narratives inattendues. On trouve ainsi de vraies originalités comme le titre de l'épisode 6 qui n'est dévoilé qu'à la toute fin, en accord avec la thématique de l'épisode, axée sur le passé.


***Aparté*** C'est d'ailleurs un des points souvent critiqués par les possesseurs des DVD Z2Fr, car Dybex a remplacé les titres originaux par des titres en anglais (de l'overlay donc) ; ce qui objectivement ne nuit en rien au récit (d'autant qu'un titre sur fond noir n'est pas une retouche d'image qui soit vraiment dommageable.) ***

La mise en scène proprement dite est assez statique, mais certains plans sont audacieux (**), bien que l'essentiel de la série soit marqué de différentes confrontations : soit du personnage entre lui-même et ses interrogations intérieures (monologues), soit de dialogues qui poussent assez loin les pistes de réflexion et les attentes futures. Les scènes d'action ne sont pas vraiment légion dans cet animé (qui privilégie, répétons-le, la réflexion et les silences étourdissants), mais il se trouve aussi des passages d'un réalisme cru (meurtres, cadavres, démembrements) qui peuvent même friser le gore à certains moments de brusque sauvagerie.
Cela étant, on peut en parler, car le teaser de Dybex pour promouvoir cette série s'attardait justement sur ce point, qui n'est pas représentatif du tout de l'ambiance générale.

(**) Il y a aussi une petite particularité à cette série, c'est l'adjonction de scènes "live" qui ponctuent parfois quelques épisodes. Ce sont surtout des scènes de foule, qui sont utilisées en général pour illustrer les frontières de la perception. Elles sont néanmoins sporadiques et n'ont pas la primeur de l'originalité dans un animé japonais. De fait, elles n'ont pas d'impact conséquent sur la structure globale de la série.

Bien justement, en s'attardant maintenant sur l'ambiance , elle se révèle très particulière et en premier lieu à cause d'une curiosité graphique.
En effet, le réalisateur a posé un filtre granuleux sur tous les plans de cet animé, ce qui donne à l'ensemble une impression d'écrasement, mais surtout la sensation que tout nous est présenté venant de la lorgnette d'une lunette ou de jumelles, entendu que les coins de l'image se perdent dans un brouillard artistiquement flouté. Nous sommes ainsi les spectateurs privilégiés (et un peu voyeurs) de situations qui nous saisissent d'autant plus qu'elles nous semblent liées - chaque monde est à un des bouts du télescope - et qui nous renforcent également dans le sentiment que nous ne pouvons et ne pourront pas accéder à toutes les facettes des événements. Cela frise alors le mystique.

Il y a juste une exception à ce flou, et la réponse se trouve à la fin de la série.
Cette astuce graphique fait évidemment écho à l'incertitude ambiante ; incertitude des sentiments, incertitude des phénomènes en cours, incertitude des forces en présence.

Niveau graphisme, les couleurs employées sont ternes, à dominante grise (blanc-vert) ou ocre (d'un ton évoquant le sang séché), et bien souvent de sombres bleus de nuit sont les témoins de désespoirs ou de vices cachés. Les couleurs sont judicieusement adaptées à l'état de l'âme, aux états d'âme d'acteurs qui voudraient avoir un rôle qu'ils n'auront jamais en réalité. La réalité est ainsi présentée sous une vision pessimiste et désenchantée, écrasée par un étrange arc-en-ciel, aurore boréale résultant du champ magnétique qui recouvre toute la région (justifiant aussi, physiquement, le voile graphique évoqué ci-dessus). Elle délimite ainsi un paradigme en vase clos (la ville) où tout va pouvoir commencer.


Pour poursuivre sur des éléments techniques , l'animation générale est plutôt moyenne, mais ne présente pas de lacune particulièrement gênante. De toute façon, cette série n'est pas une série d'action, et de fait l'animation modeste sert correctement le propos, sans jamais choquer.

Le character-design (de Shigeyuki SUGA) évoque assez celui de LAIN, (les personnages en pied, silhouettes avachies ou postures d'attente. Les expressions corporelles contribuent d'ailleurs beaucoup à cette impression). Néanmoins, en ce qui concerne les visages, ils sont plus simplifiés, les traits (comme les cheveux) sont plus racés, découpés à la serpe, et n'ont pas cette rondeur ou la profondeur étrange de la pupille des personnages de ABe YOSHITOSHI dans LAIN.

En parlant de "Serial Experiments LAIN", il est nécessaire d'enchaîner, en précisant un point qui revient souvent, concernant la comparaison entre ces 2 séries OVNI de l'animation japonaise. L'ambiance glauque et certains éléments graphiques (sans parler de nombre de petits détails communs, comme des scènes de Métro) les rapprochent en effet naturellement.
Mais tant le propos qu'une structure très différente font que ces séries n'auront au final que bien peu de choses à voir entre elles. De plus, LAIN est plus riche graphiquement, plus audacieuse dans ses perspectives, dans ses essais de mélanger le réel et le virtuel et aussi plus philosophique, plus surréaliste que Boogiepop Phantom, qui se permet des phases d'explication terre à terre des événements, que n'utilisera jamais LAIN.

Par contre, la complexité de Boogiepop vient d'un monde plus approfondi peut-être, avec des zones d'ombre qui déroutent le spectateur et l'empêchent d'accéder à toute la vérité, quoi qu'il puisse faire (même s'il regarde la série vingt fois, il ne pourra jamais tout comprendre). C'est en un sens une lacune, afin d'augmenter artificiellement - mais avec une efficacité indéniable sur l'impact “d'étrangeté” ressenti - la profondeur d'une intrigue, sinon beaucoup plus simple à appréhender (c'est un peu le syndrome X-Files, de créer du mystère là où on pourrait s'en passer aisément, mais qui, au final, constitue le vrai background et l'intérêt de la série).

"Lain", dans ce sens, est ainsi beaucoup moins accessible, car faisant appel à un tout autre mode de fonctionnement pour accroître sa complexité : de multiples niveaux de lecture et une solide maîtrise conceptuelle que tout le monde ne pourra atteindre. Les "concepts" dans Boogiepop sont plus classiques (philosophiquement parlant) et moins nombreux.

Mais force est de constater pour finir, que "Boogiepop Phantom" atteint son but, et la finesse du traitement manque rarement d'étonner. Nous faire croire un moment avoir tout saisi, c'est pour mieux nous détromper élégamment l'instant d'après.


Passons maintenant à l'ambiance musicale , qui se veut particulièrement expérimentale :

Ce point est fondamental dans cette série et à bien des niveaux. Tout d'abord il faut savoir qu'hormis de très rares scènes (le plus souvent importantes d'ailleurs) il n'y a pas vraiment de musique de fond, mais plutôt une illustration musicale des propos, et une manipulation des effets par des bruitages savamment orchestrés, qui sont partie intégrante de la mise en scène.

Comme le procédé “iMuse”, naguère utilisé dans les jeux LucasART, un leitmotiv musical va soudain se dérégler à l'approche d'une perturbation (typiquement la Manticore) et devenir musique désincarnée, dont la brisure d'harmonie est en phase avec l'angoisse qui se développe. Ce point n'est pas toujours si évident, c'est donc aussi une piste pour la compréhension de certains événements, peut-être anodins de prime abord, tel un tourment de l'esprit, qui ne se manifesterait pas physiquement par le personnage.

En général, la musique s'oublie dans sa langueur (un peu comme le bruit de fond électromagnétique de LAIN) puis soudain elle s'interrompt brutalement, pour un effet des plus saisissant, permettant de donner plus d'impact au propos d'un personnage. Qui plus est, quand l'ambiance devient silence, elle devient aussi "écho". La voix étant le vecteur servant à combler l'espace en entier.

Les bruitages les plus insignifiants (frottements de vêtements, objet qui tombe) revêtent ainsi une dimension particulière, et contribuent au stress du personnage et par là même au notre ensuite.
Enfin, la mélopée du dieu de la mort est un sifflement dont l'annonce est comme une clochette qui sonnerait la fin de l'acte.

A ce point, on ne peut éluder la question de la VF . Celle-ci, pour le choix vocal, n'est en général pas si mal faite.
Certains personnages sont très bien dans leur rôle (Nagi ou Boogiepop par exemple) tandis que d'autres perdent un peu de leur force (comme Manaka qui apparaît un peu trop "consciente", moins autiste, trop malicieuse). Et comme souvent dans les anciennes VF de Dybex, certains acteurs versent un peu trop dans le maniéré pour une voix languissante inadaptée. D'autant qu'au niveau de la VO, le jeu des acteurs est tout en retenue, bien dans le style japonais de respect de l'autre, mais surtout dans le propos de la série d'êtres prisonniers d'un carcan.

Mais le point que l'on pourra surtout regretter, c'est la perte de certains effets sonores (qui ont d'ailleurs été retravaillés pour la VF) comme par exemple le manque de profondeur sur les "vagues d'ondes" - une construction originale, "musique astrale", de carillons, de notes qui se prolongent, ou de petites flûtées, accompagnés de voix de gorge fantomatiques - de certaines scènes (donc globalement moins d'écho). De même sur certaines voix, la vision subliminale est très différente (voir l'épisode 5). De fait l'impact est amoindri, mais la VF reste tout à fait écoutable.

Pour finir sur cette partie musicale, il me faut parler des génériques.

L'opening est surtout constitué de prises de vue réelles, sans rapport apparent avec les événements de la série si ce n'est une cité en proie à un cancer qui la ronge. La musique est douce (sous une voix masculine éraillée), à l'image du papillon de lumière qui nous ouvre le chemin. C'est vraiment un générique de présentation d'une ambiance/d'un monde plus que d'un design ou d'une histoire (même si trois personnages sont présentés et même nommés !)

Le générique de fin, un rock au rythme enlevé et lancinant, est plus classique dans sa mise en scène. Les crédits défilent avec une fenêtre reprenant les scènes d'un épisode. Curieusement, on n'a pas l'épisode que l'on vient de voir en fenêtre (comme dans Fruits Basket par exemple) mais immanquablement les images de l'épisode 4, qui est sans doute et paradoxalement le moins fondamental de la série (on pourrait donc penser, sans autre élément de comparaison, que c'est un choix particulier de l'édition française).

Quoi qu'il en soit, ce générique (présent dans les bandes-annonces de Dybex) nous entraîne en nous-même, prolongeant l'effet final dans un plongeon vertigineux, où se mêlent les réflexions sur l'épisode et sa justification.
C'est comme si quelque chose nous avait échappé et apparaîtrait subitement devant nous. Des larmes se déclencheraient alors presque involontairement... Ça atteint notre subconscient et vu la complexité du propos, la part d'inconscient joue beaucoup.
Réussir ce tour de force est très rare, et nous ne pouvons que vous conseiller d'éprouver l'effet au moins une fois.

Et finalement, pour boucler cette partie, il y a les teasers de fin d'épisode, qui se dévoilent sous la forme de multiples conversations à plusieurs voix/voies (impossible à suivre a priori) sur des images assez calmes en comparaison mais que l'on ne remarque pas, tout occupé à décrypter toutes les informations auditives. C'est assez stylé Evangelion (atermoiements intérieurs), style qui a déjà fait ses preuves, avec une composante attractive indéniable. Notre intellect est déconnecté, on ne peut que suivre le mouvement, et les multiples niveaux de lecture (pour la plupart stériles) nous conduisent à vouloir connaître la suite.

Allez, il est maintenant temps de poursuivre l'exploration plus ludique de la série en suivant ses chemins parallèles, et de tenter, si possible, une unification.

 
 
 
 
 
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