Les Méandres de l'histoire
 

A ce niveau, vous pouvez encore hésiter à avancer, car nous vous avertissons de la présence de plusieurs éléments constitutifs des premiers épisodes, ce qui peut éventuellement gâcher quelque peu la découverte de l'anime. Cependant, l'exercice de lecture se révélera intéressant pour celui qui veut s'imprégner de la réalité de cette série et savoir à quoi il pourrait avoir affaire.

Nous allons ainsi commencer par adopter une approche linéaire de l'anime, même si nous risquons bien vite de nous écarter de ce chemin.
D'ores et déjà, voici donc un petit résumé analytique des premiers épisodes pour se mettre dans l'ambiance.


I Tout débute donc par une colonne de lumière qui s'élève dans une ville endormie. Mais le halo (le voile graphique) qui recouvre la ville est déjà là avant cet événement. A entendre les gens, le shinigami est "réapparu", et cela sous-entend déjà des événements passés, dont on va devoir découvrir la teneur.

Un mois plus tard... (le "présent" est arbitrairement fixé dans 80% des cas, à cette date d'un mois après l'apparition de la lumière)

Moto TONOMURA une lycéenne de l'Hijiridani High School (HS) sera le premier personnage à croiser notre route.
Jeune fille réservée, elle porte un regret au fond du coeur, celui de ne pas avoir avoué son amour pour un dénommé Saotome (prononcez [Saotomé] ) quand elle était au collège, et dont on apprend qu'il a disparu justement il y a un mois.
Affligée d'un T.O.C sur la saleté, elle ne touche les choses qu'avec mille précautions et passe son temps à se laver les mains (à s'oublier en somme).

Le premier propos, la première "Légende urbaine" commence à circuler : Boogiepop est revenu et il aurait tué Saotome.

Pourtant, elle pense le croiser de nouveau, fantôme qui apparaît devant elle, et cette fois elle est prête à se rattraper.
Mais ce Saotome n'est qu'une apparence de la Manticore, un monstre également appelé “le mangeur d'âmes”. Pour qu'il se nourrisse, il faut accepter de lui céder sa vie. Et Moto, sans réel espoir du lendemain, est prête à cela.

Cependant, Boogiepop, drapé dans une cape et portant un haut-de-forme orné de symboles ésotériques, apparaît alors et lui dévoile la vérité concernant ce "Saotome" : mourir pour lui ne sera jamais qu'une illusion. Elle mourra pour nourrir un monstre qui n'a rien à voir avec son amour.
Boogiepop détruit la Manticore en la déchirant d'un câble d'acier, et quand Moto lui demande où est le vrai Saotome, le shinigami ne peut que lui révéler froidement qu'il est mort et que c'est lui qui l'a tué (ou plutôt devrions-nous dire elle, car malgré sa voix grave, le personnage de Boogie a l'apparence d'une femme)

Moto perd d'un coup les illusions dans lesquelles elle se complaisait et, projetée brusquement dans une réalité inimaginable, elle prend finalement conscience qu'elle est vivante, même si c'est un fait involontaire. Un germe d'espoir conclut ce premier épisode par un "Qui sait..." révélateur.

II La suite est du même acabit.

On suit le devenir de HISASHI Jonouchi (Hijiridani HS) par une série de flash-back. Rêvant de devenir un héros dans son enfance, il fut frappé il y a cinq ans (cette date correspond à une autre série d'événements croisés, et on y reviendra souvent. Typiquement c'est "le passé") d'une grave maladie des os qui mit un frein à toutes ses ambitions.

Dans le "présent", Jonouchi est traversé par une boule luminescente, répercussion directe du rai de lumière, et il obtient alors un curieux pouvoir... Il devient capable de visualiser sur le coeur des gens une grosse araignée multicolore et surtout de les en débarrasser en l'arrachant, puis en la dévorant. (Avertissement qui en vaut un autre, cet épisode n'est pas du tout fait pour les arachnophobes)

Les gens qui portaient ainsi ce poids sur le coeur se sentent étrangement bien ensuite, et tout naturellement, Jonouchi pense qu'il les délivre d'un sentiment (personnifié par l'arthropode) de culpabilité.
Il est grisé à la fois par la sensation de pouvoir être un héros à sa manière, et plus insidieusement par le besoin, qui se fait manque, de dévorer ces araignées au goût tellement sucré !

Pour faire écho à ce qui a été dit plus haut sur les rencontres croisées, on revoit dans l'épisode 2 une scène de l'épisode 1, du point de vue de Jonouchi et non plus de celui de Moto. Alors tout s'éclaire (Moto ayant elle aussi une araignée sur le coeur dont Jonouchi ne la délivrera pas).

Ceci dit, Jonouchi se rendra compte que ce qu'il "mange" n'est pas la culpabilité des gens mais tout simplement leur mémoire. Il dévorait un souvenir pesant, mais ce faisant, les personnes, soit oubliaient aussi les souvenirs heureux (comme son père qui oublie sa femme décédée), soit recommençaient les mêmes erreurs, ayant perdu le sentiment qui les faisait progresser.

Le rapport au temps et à la mémoire est constamment présent dans cette série et revêtira de multiples formes.

Même ayant compris cela, notre “héros” ne peut s'arrêter de dévorer, et dépérit petit à petit. Au seuil de s'effondrer totalement, Jonouchi voit apparaître le shinigami, qui lui dévoile la vérité : toutes les araignées sont maintenant sur son propre coeur (le temps l'a rattrapé, en quelque sorte).
Cette fois, il n'est pas venu le tuer mais le sauver. Dans un dernier halo de lumière, Jonouchi est transporté dans la gloire de son enfance (avec une musique à l'orgue qui accentue encore l'eschatologie chrétienne de cette scène et de sa portée).

Maintenant, il s'agit alors de voir plus loin et de parler des éléments annexes :

Il y a cinq ans, quand il est tombé malade, il a passé sa convalescence au "General Hospital" , lieu clé des événements du passé. Connaissant sa situation et ses aspirations déçues, une femme médecin, le docteur Kisugi, lui donne alors un médicament. A part une forte fièvre, rien de spécial ne se produisit.
Mais cinq ans plus tard, par la perturbation de la colonne de lumière, la mutation se déclenche.
On rencontre aussi dans cet hôpital la fameuse KIRIMA Nagi, hospitalisée elle aussi il y a cinq ans, en discussion avec un détective (KURODA Sampei, qui est le troisième protagoniste à apparaître dans le générique). Nagi interviendra à la fin de l'épisode pour s'opposer au shinigami, qu'elle prend de prime abord pour la Manticore. L'issue de cette confrontation ne sera d'ailleurs connue que bien plus tard, dans l'épisode 8.

Des flash-back nous montrent aussi que la mère de Jonouchi fut assassinée par un mystérieux tueur, qui sévissait également il y a cinq ans. Et puis pour finir, il rencontre une étrange fille, sourire en demi-teinte, cheveux longs et vêtue d'une simple blouse blanche, qui soudain ouvre les mains, d'où en sort un papillon de lumière. Ce personnage, qui prendra de plus en plus d'ampleur par la suite, s'appelle Manaka (et on la voyait déjà furtivement dans l'épisode 1).
Cela entraîne Jonouchi dans une scène particulière, incompréhensible pour lui (et pour nous ?) avec Saotome souriant lugubrement, accompagné de quelqu'un qui ressemble au shinigami, au-dessus d'une fille morte, baignant dans son sang.

On voit donc que sur la trame principale où s'articule un épisode, plusieurs petits éléments annexes, et ne concernant en rien le héros du jour, viennent se greffer, pour tenter (et réussir) de donner une profondeur à ce monde et nous démontrer que derrière chaque personnage, il y a beaucoup plus que ce qui est dit.

Il y a donc ainsi une histoire avec une conclusion et un enseignement final, mais il y a surtout d'autres histoires en toile de fond, des hypermythes qui, on le sent toujours, sont autant de mystères qui exacerbent l'esprit et font l'intérêt de l'anime. Ce n'est pas non plus de la dualité entre les choses présentées et les choses cachées. En effet, il y a au moins quatre à cinq niveaux de vision des événements, événements qui n'auront pas toujours un rapport les uns avec les autres.

En fait, c'est bien à un monde d'une redoutable cohérence que l'on est confronté ici. Et comme toute création d'un démiurge, les routes de la vie se côtoient mais ne se croisent pas forcément. Tout n'est donc pas lié, comme on pourrait le dire ou le croire ici ou là.
Mais simplement toutes les possibilités existent, comme des niveaux matériels, spirituels ou intellectuels existeraient simultanément mais sans vocation de prédominance les uns sur les autres.

III Encore un épisode pour tenter de percer le fonctionnement et les "enjeux psychologiques" de ce D.A.

Il commence par une citation de KIRIMA Seichi, le père de Nagi. Citations que l'on retrouvera plus fréquemment par la suite.

Misuzu UDO : encore une élève de l'Hijiridani HS. (En fait tout se partage entre deux lycées, l'Hijiridani HS et le Shinyo Institute). L'action se passe un mois après le deuxième épisode.

Surnommée "Panuru" par ses amies, c'est une fille qui a adopté depuis longtemps une vision de la vie particulière qui la rend sereine en tout, ce qui attire immanquablement ses camarades.

Sa philosophie : "aimer le monde entier et l'accepter dans sa totalité". Elle croit avoir atteint cet état de contemplation ultime, qui ressemble d'ailleurs fort à une réalisation bouddhique (comme si elle avait atteint la "Boddhi" = l'éveil). Avec une litanie qui ne peut a priori être contestée en aucun cas ("il faut s'ouvrir au monde et l'accepter tel qu'il est"), elle a réussi à se créer l'illusion d'être inatteignable. On peut néanmoins déjà déceler des failles à cette sérénité, avec la manifestation d'une volonté plus froide ("je ne laisserai jamais mes sentiments s'égarer").

Pour retrouver la vérité sur cet état d'esprit, il faut encore remonter cinq ans en arrière.

À l'époque, Misuzu avait une amie, probablement adepte d'une secte zen (comme il en existe beaucoup au Japon) qui lui a parlé, sans vraiment faire de prosélytisme, de la philosophie de Panuru (un gourou ? une organisation ?) et de comment accepter ce monde qui n'a pas de sens... Misuzu a alors pris l'habitude de nommer cette amie "Panuru", et a avidement cherché à s'imprégner de cette philosophie, sans doute pour ne pas être écrasée par tout ce qu'elle ne pouvait saisir de la complexité du monde.

Mais un jour, elle a retrouvé le corps ensanglanté de son amie dans un parc, dans une posture grotesque (fort contraste avec la paisible jeune fille vivante). Elle avait été, elle aussi, victime du fameux tueur en série de ce passé.
Pour accepter cette mort traumatisante, Misuzu s'est ainsi renfermée dans une bulle où elle pourrait rejeter ce fait, a priori insurmontable. Et la philosophie de Panuru était son seul recours...

Quoi qu'il en soit, elle finit par attirer la Manticore (qui vit et se déplace dans les champs magnétiques), car elle est capable de l'accepter, d'accepter tout, du fait même de son état d'esprit.
Tel un mauvais diable, la figure de Saotome la pousse à répandre sa bonne parole auprès d'autant de monde que possible, pour ensuite se nourrir de la confiance des personnes visées. Même si Misuzu est consciente des morts étranges après son passage, elle n'en montre aucun remords, et rejette la faute sur les victimes. Quand bien même son "amour universel" n'est plus que des mots vides de sens.

Enfin Boogiepop surgit et règle le problème, la laissant chancelante et à la dérive. Finalement, elle rencontre un agent de police (Morita), et lui demandant de l'aide, elle se fait massacrer (dans une scène subjective assez dure). La dernière image voit Nagi, toujours en quête de quelque chose, et la voiture de police, un cadavre démembré et sanguinolent sur la plage arrière...

Pour aller plus loin, le shinigami se révèle comme celui qui donne la réponse à l'illusion où s'était enfermée l'adolescente. (Là c'était une voie pour fuir la douleur et la vision de la mort)

Il parle aussi d'"évolution incomplète" qui aura favorisé la figure eidétique du monstre, représenté par la Manticore/le tentateur/la bête, c'est-à-dire une inadéquation entre ce qu'elle prônait (l'acceptation universelle) et ce qui était la réalité (la fuite).

La différence de conception entre l'amour de Misuzu et celui de Panuru tient à ce que l'une est une théorie de résignation du monde qui nous entoure ("c'est le seul monde que nous ayons") et l'autre une voie dévoyée, qui est juste une volonté de disparition, de destruction.
En mettant en évidence cette erreur d'interprétation, Boogiepop se montre comme le dieu qui désigne la vraie vérité, fait ouvrir les yeux, conduit sur la voie du jugement sans être juge lui même - car le verdict est accepté par son interlocuteur - et enfin devient exécuteur s'il le faut.

Pourtant, par l'apparition fantomatique du cadavre de son amie qui lui martelait lugubrement "Menteuse!!!" il est certain que son inconscient s'exprimait, et que cette petite voix, elle n'a pu la rejeter que dans cette vision externe à elle. Mais finalement, toute cette absurdité que Misuzu trouvait dans le monde, lui retombe dessus après la disparition de ses illusions. Comble de l'ironie, sa fin est une matérialisation de son cauchemar latent, la mort violente de Panuru.

Au final, à être trop restée inconsciente de ce qu'elle faisait, à ne pas vouloir accepter sa peur en réalité, elle n'est pas jugée digne d'être emportée par Boogiepop, qui s'en va, la laissant seule sans plus de défense.

IV Dorénavant, nous allons laisser de côté les problématiques qui restent à venir sur d'autres adolescents en difficulté - comme le dégoût du sexe, la fuite dans le virtuel, la nostalgie de l'enfance... - (en préservant ainsi une part de découverte, sans compter un aspect moins rébarbatif) pour mieux nous attarder sur la vraie mythologie de la série et essayer de synthétiser les événements dans l'ombre qui emportent avec eux les quidams de nos histoires. "Mythologie" est d'ailleurs un mot parfaitement adapté, principalement la vision grecque du terme, où les hommes ne sont que les jouets d'entités supérieures que l'on nomme "Dieux".

Déjà, en regroupant les éléments des trois premiers épisodes, on peut commencer à voir la floraison des différents chemins qui s'ouvrent à nous. Ce qui constituent autant d'histoires nommées Légendes urbaines

Passons donc maintenant à un autre stade de révélations, où les mystères de cette série vont se révéler de plus en plus clairement, à mesure que l'on plongera au plus profond des mythes. (Avertissement de gros spoilers !)

 
 
 
 
 
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